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Vendôme, février 1907 : destruction du cloître de la Trinité

Vendôme, février 1907 : destruction du cloître de la Trinité
Voici tout juste un siècle, les galeries ouest, sud et ‘est’ du cloître gothique de l’ancienne abbaye de la Trinité de Vendôme disparaissaient sous la pioche des démolisseurs. Avec le recul, cette « affaire » ne semble pas avoir préoccupé outre mesure les Vendômois de l’époque ; quant au motif de cette destruction inconsidérée, on évoque essentiellement, aujourd’hui, le bien-être des chevaux qui, dans ce cloître transformé partiellement en écuries, « manquaient d’air ».
En fait, ces conclusions hâtives et sans cesse compilées, ne reflètent pas tout à fait l’exacte vérité. Cette disparition affecta, quoi qu’on en dise, plusieurs associations de défense du patrimoine et non des moindres ainsi qu’un grand nombre d’habitants de la ville ; bien plus, les chevaux n’y furent pour rien… ou si peu.
Pour en savoir plus, reportons-nous aux archives communales et à la presse locale du moment.

 

TrinitéUne louable intention
Déjà, lors de la réunion du conseil municipal de Vendôme en date du 12 octobre 1900, un extrait du rapport concernant le sort de la cour du cloître adressé par le colonel du 20e Chasseur à M le général commandant le 5e corps d’armée était soumis aux élus ; en voici la teneur :
«…C’est un trou sans air et sans lumière qui devient un cloaque en hiver et qui répand une odeur nauséabonde en été. Il y a un intérêt urgent pour les hommes à le désaffecter. Il y a aussi un intérêt d’art qui ne peut être indifférent à retirer les chevaux d’un cloître qui est une merveille d’architecture déshonorée par l’usage qu’on en fait.
«Il y a enfin un intérêt de convenance à éloigner de la cathédrale (l’abbaye) les bruits du quartier qui troublent parfois l’exercice du culte. On conserverait les chambres d’hommes des bâtiments B et C (les anciens bâtiments conventuels sud et ’est’). On pourrait rendre à la ville le cloître situé au-dessous qui renferme actuellement les écuries et les cantines.
«Il y aurait lieu de s’assurer s’il ne serait pas possible d’intéresser la municipalité à cette combinaison et d’obtenir en échange de la cession consentie le concours pécuniaire de la cité pour les constructions nouvelles qu’elle nécessiterait».
Le conseil décidait avant de se prononcer définitivement de renvoyer la question à l’examen de la commission des bâtiments.
Quelle suite fut alors donnée à cette proposition ? Que se passa-t-il entre la ville et l’armée en place depuis 1802 ? Pour le moment, nous l’ignorons. Toujours est-il que six ans plus tard, l’éventuelle restitution du cloître prit une bien triste tournure : l’armée ne voulant rien savoir imposait maintenant sa démolition.

 

Un affligeant état des lieux
Dès le 3 janvier 1907, précédant de peu cette destruction, le journal « Le Patriote » reproduisait une lettre dans laquelle Raoul de Saint-Venant, l’auteur du dictionnaire du Vendômois, en personne, faisait le point :
«…Projets déplorables sur les anciens cloîtres(1) de la Trinité englobés aujourd’hui dans le quartier de cavalerie. Il s’agit tout simplement de les faire disparaître pour donner plus d’air à la cour intérieure qu’ils entourent. Cette cour est en effet assez humide, abritée du soleil par le grand bâtiment du quartier au midi, au nord par l’église, à l’est et à l’ouest par les autres bâtiments conventuels. En sorte que l’hiver, cette cour a tendance à se transformer en cloaque par temps de pluie ou de dégel. Le malheur est que le génie militaire dans la première moitié du XIXe siècle a cru devoir fermer ces cloîtres, jusqu’alors à jour, pour les transformer en cantines, en magasins et en écuries. Il n’a réussi qu’à créer de vrais taudis et des caves obscures. Aujourd’hui, on décide d’évacuer les lieux et de transporter ailleurs ces magasins, ces écuries… Alors pourquoi ne les laisse-t-on pas debout en les rétablissant dans leur état primitif, c’est-à-dire en abattant ces horribles murs dont le but était de combler les vides entre chaque pilier-contrefort afin d’en faire des salles closes ? Or ces cloîtres sont classés parce qu’ils restent comme un spécimen assez grand des galeries des XVe et XVIe siècles…»

 

Bien que classé, rien n’y fit
Le 24 janvier suivant, le « Patriote » publiait cette fois la lettre d’un certain André Hallais, très impliqué, semble-t-il, dans la sauvegarde du patrimoine local.
Après avoir longuement rappelé l’histoire de la Trinité et son architecture, l’auteur poursuivait :
«…Si l’église est classée, le monastère sert à loger un régiment de cavalerie. La galerie du cloître adossée à l’église a été arrachée à l’autorité militaire par un curé archéologue en 1857 (le curé Caille). Mais les autres galeries, la salle capitulaire, la bibliothèque, le réfectoire ont été transformés, dégradés par le Génie militaire. Toutes ces architectures si gracieuses, si fortes, ont été défigurées par toutes sortes d’apports et de faux planchers. Une petite chapelle contemporaine de la fondation de l’abbaye est divisée en plusieurs étages et contient des ateliers (la chapelle dite des abbés située au chevet de l’église). On aperçoit encore derrière des cloisons les fines colonnettes de la salle capitulaire. Les anciens cloîtres ont été bouchés du côté de la cour intérieure et on a rétabli sous les galeries des écuries et des cantines.
«La Société des Sciences et Lettres de Loir-et-Cher (de Blois), la Société Archéologique du Vendômois, la nouvelle commission départementale pour la protection des paysages, le comité du Touring-Club, ont adressé d’énergiques protestations au ministère des Beaux-Arts. En ce qui concerne le cloître, ils invoquent la loi de 1887 qui déclare à Vendôme que l’église, le clocher, les cloîtres et le presbytère (le logis abbatial) sont classés. Pour la chapelle et la salle capitulaire, il est indispensable que les Beaux-Arts se décident à prendre un arrêté de classement. Le sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts informe le directeur du Touring-Club qu’il a lui-même averti le ministre de la Guerre de bien vouloir ajourner l’exécution de son projet. Un arrêté de classement et tout sera réglé…. Mais l’administration des Beaux-Arts est lente, l’administration militaire est expéditive ».

 

En vain…
En effet, malgré les vigoureuses protestations qui s’élevèrent de toutes parts, le Génie militaire entreprit la démolition du cloître ; les magnifiques vestiges tombèrent bientôt sous les coups des pioches.
Le 28 février, le même journal publiait encore une lettre ouverte à M le colonel du Génie militaire à Orléans. Signée sous le pseudonyme : Louis de Crevant (en référence au 32e abbé de la Trinité – 1487/1522 – qui avait restauré ce cloître), l’auteur usant de sensibilité, de sous-entendus et de mordant, n’obtiendra, hélas, rien de plus :
«…Depuis la dernière visite que vous avez faite au quartier de cavalerie de Vendôme, samedi dernier, une fâcheuse nouvelle circule. Il paraît que la démolition des cloîtres serait reprise et que seul le côté adossé à l’église serait préservé jusqu’à nouvel ordre. Est-il temps encore de demander grâce et de vous dire qu’on a déjà trop fait, de vous prier d’épargner ce qui reste d’un monument qui tient à toute notre histoire ? Songez Colonel qu’il n’est en France de plus beau nom que celui de Vendôme, que nous sommes fiers de notre ville et que chaque coup de pioche porté par vos ouvriers aux cloîtres de l’abbaye retentit douloureusement dans le cœur de tous les Vendômois. Oserai-je vous dire que vous n’avez pas le droit de mutiler le patrimoine d’art et de gloire d’une ville. Que vous n’avez pas non plus le droit d’enlever à son commerce l’appoint fourni par les touristes qui viennent de loin admirer ce que demain n’existera plus et qu’il vous serez facile d’épargner.
«N’alléguez pas je ne sais quelle question d’insalubrité. Il est facile de rendre les cloîtres salubres en abattant les murs qui les aveuglent en les rendant à leur rôle primitif de promenoir. Leur démolition n’enlèvera ni un pouce d’ombre à la cour, ni un grain de salpêtre à des murs vieux de tant de siècles.
«Si vous voyiez le défilé des habitants de Vendôme devant les lamentables débris qui gisent dans la cour du musée (jardin de l’actuelle bibliothèque, rue Poterie), vous arrêteriez, j’en suis sûr, la besogne de destruction ; vous rassureriez une ville qui déjà n’est plus seulement émue, mais irritée. Et vous ne laisseriez pas s’accréditer, ici, cette absurde légende, que le Génie militaire n’a pas plus souci des populations que de l’esthétique des monuments. Allons colonel, un bon mouvement pour l’honneur de l’armée».

 

Apparemment, aucun argument ne fit fléchir ce haut responsable. Le cloître fut effectivement détruit aux trois quarts et le soleil ne pénétra pas davantage dans la cour pour l’assainir. Les Vendômois, eux, n’eurent que leurs yeux pour pleurer.

 

(1) À l’époque, chacune des galeries était considérée comme étant un cloître à part entière, d’où l’utilisation du pluriel. De nos jours, le cloître désigne l’ensemble des quatre galeries, d’où le singulier.

 

Références : Archives communales – Fonds local ancien de la bibliothèque municipale. Remerciements aux responsables. Iconographie : collection particulière.

Jean-Claude Pasquier.

Article Paru dans notre édition de Mars 2007


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